Aujourd’hui, nous sommes le 14 juillet. Un jour pour moi très, très important, parce que le 14 juillet 1969, j’ai défilé en vedette sur les Champs-Élysées !

C’est pour moi un souvenir inoubliable. Depuis plusieurs années pourtant, je suis très perturbé chaque fois que revient cette date — au point que je ne regarde plus les défilés : je ne retrouve plus mes valeurs dans ce qu’incarnent aujourd’hui notre armée et nos présidents.

Peut-être parce qu’à cette époque, j’ai vécu quelque chose de très fort, d’authentique ?

Peut-être parce que le danger et le dépassement de soi extraient, distillent en un jeune homme certaines vérités essentielles impossibles à oublier, même après avoir traversé tous les mensonges de la vie ?


La préparation militaire

À l’époque, je m’étais orienté vers les travaux publics, mais, en parallèle, j’avais choisi de suivre la préparation militaire parachutiste, qui se déroulait à Vincennes, dans les fossés du château. Cela m’a valu de grosses difficultés familiales, notamment avec mon père qui n’était pas du tout favorable à ce choix.

Dans le même temps, je m’étais également inscrit à la préparation militaire supérieure, destinée aux étudiants de classe préparatoire, dont l’objectif était de former de futurs officiers. Dans mon esprit, il s’agissait bien sûr d’officiers parachutistes. Confronté à la réalité, j’ai très vite renoncé : les gens avec qui je me retrouvais ne correspondaient pas du tout à mon état d’esprit ni à ma dynamique de vie. Autrement dit, l’ambiance posait problème. J’ai donc démissionné de la préparation militaire supérieure et n’ai gardé que la préparation militaire parachutiste.


L’entrée au 17e Régiment du Génie Parachutiste

À la fin de mes études, en novembre 1968, j’ai été appelé sous les drapeaux. Comme j’avais fait l’École spéciale des travaux publics, j’ai été affecté dans un régiment du génie. Et comme j’avais accompli la préparation militaire parachutiste, j’ai intégré le 17e Régiment du Génie Parachutiste (17e RGP), basé alors à Castelsarrasin (aujourd’hui à Montauban).

C’était un régiment d’élite, doté de la fourragère1. Contrairement à ce que son nom laissait entendre, il ne s’agissait pas de travaux de génie civil, mais bien d’un régiment de combat, spécialisé notamment dans l’ouverture et le déminage des routes, ainsi que dans le piégeage.

À mon arrivée, le lieutenant responsable des affectations m’explique :

— « Si tu restes avec nous, tu ne pourras pas devenir officier. Tu as la capacité de le devenir, en passant par l’école d’application du génie à Angers. Mais si tu choisis cette voie, tu ne reviendras jamais dans les parachutistes. Par contre, si tu restes chez nous, sache qu’un appelé ne peut devenir que sous-officier. »

J’ai choisi de rester au 17e RGP. Le poste qu’on m’avait proposé si je suivais l’autre filière — secrétaire du colonel — ne m’intéressait pas du tout. Un camarade m’a remplacé, ce qui m’a par la suite été bien utile, puisqu’ayant ce poste, il est devenu un ami proche du colonel…

J’ai donc commencé comme simple sapeur parachutiste. L’engagement était extrêmement difficile. Nous avons suivi deux mois de classes très intensives, puis le peloton des caporaux parachutistes. Ensuite, j’ai encadré pendant deux mois la nouvelle promotion, avant de passer au peloton des élèves sous-officiers parachutistes. Au final, je suis devenu sergent au bout de treize mois, après avoir subi toutes les épreuves spécifiques aux troupes d’assaut.


L’entraînement et la vie militaire

L’entraînement était très physique :

  • tous les jours, 1 500 m de course rapide ;
  • de nombreuses marches, dont une marche de 100 km tous les deux mois ;
  • et même, un jour, avec un ami, une marche de 200 km.

Nous faisions des manœuvres très variées : par exemple, le paraski, qui consistait à être largué en montagne avec des skis.

J’ai aussi connu des exercices très dangereux. Je pense notamment au tir à la grenade à fusil (ces grenades, propulsées à 200 m avec une cartouche spéciale, n’explosent pas toujours à l’impact). Après l’exercice, mon adjudant me disait :

— « Luce, tu vas aller faire sauter les grenades qui n’ont pas explosé. »

Imaginez : marcher dans un champ où certaines grenades, non repérées, pouvaient encore exploser au moindre contact…


Le Tchad en 1969

En juillet 1969, je devais partir en opération au Tchad, où la guerre faisait rage. Le 17e RGP, seul régiment parachutiste du génie, soutenait alors l’action du 2e REP (régiment étranger parachutiste, en Corse).

Tous les quatre mois, une compagnie en mission au Tchad était relevée par une autre basée en France. C’était mon tour de partir.

Mais, pendant ma permission avant le départ, sept de nos camarades tombèrent dans une embuscade et furent tués. Parmi eux, des appelés. Les communistes interpellèrent le gouvernement à l’Assemblée nationale :

— « Comment osez-vous envoyer de simples appelés se faire tuer au Tchad ? »

À mon retour à la caserne, on m’annonce donc que les appelés ne partiraient plus au Tchad. Mais cela posait un énorme problème : dans une armée où les changements d’armes sont très réglementés, il fallait trouver des volontaires d’autres régiments du génie pour les remplacer. Évidemment, les autres régiments en profitèrent pour se défaire de leurs éléments les moins valeureux.

Je me suis donc retrouvé sergent encadrant d’une soixantaine de ces hommes, pour la plupart, en apparence, des « paumés », engagés pour conduire des camions ou des engins, mais sans capacités physiques ou morales pour combattre.

Et là, j’ai vécu une expérience extraordinaire : voir comment, en quatre mois, on pouvait transformer des Français très ordinaires en redoutables combattants. Ce fut pour moi une leçon de vie inoubliable.


L’apothéose…

Puis est venu le 14 juillet 1969.

Le 2e REP, rentré du Tchad, a été mis à l’honneur sur les Champs-Élysées. Comme régiment de soutien, notre 17e RGP caracole également sous tous les regards, bien en vue juste avant la Légion.

Habituellement, les régiments d’infanterie se séparent en deux colonnes devant la Concorde : la moitié part vers la rue de Rivoli, l’autre continue vers l’École militaire. Mais, comme pour la Légion étrangère — qui ne défile jamais séparée —, nous avons eu le privilège de rester groupés à douze de front jusqu’à l’École militaire.

C’était un moment de fierté immense après tous les efforts accomplis, par une magnifique journée d’été. Nos familles étaient présentes. Comme j’étais parisien, j’ai pu emmener mes camarades chez mes parents pour fêter ce jour historique !


Avec ou sans regrets ?

Voilà pour ce bref aperçu de mon histoire militaire. J’aurai encore énormément d’anecdotes à raconter, comme :

  • Les immersions glaciales pour placer des charges simulées sous les ponts en hiver,

  • Ou encore la discipline impitoyable des marches forcées dignes de l’Empire romain !

Dans ce bref article, je voulais juste marquer ce jour fondateur de ma vie qu’a été le 14 juillet 1969.

Aujourd’hui, hélas, un doute vient ternir l’éclat de ces souvenirs : mon histoire de vie intéresse-t-elle encore quelqu’un ? Mes enfants et même mes petits-enfants semblent peu sensibles à ces récits. Cela me peine, car j’ai pour mes grands-parents — y compris ceux que je n’ai jamais connus — une immense affection et un grand respect.

Je crains que, dans notre civilisation actuelle, nous soyons en train de perdre le rapport au passé et à la mémoire familiale. Peut-être vivons-nous la fin d’une époque où les histoires de vies personnelles avaient encore une valeur de transmission ?

Ou alors, en même temps qu’une vieille porte se rouille et se ferme un peu, d’autres s’ouvrent en grand — comme ce blog, la publication électronique pour tous, les vidéos en ligne, etc. ? Ainsi, je deviens un peu le père, le grand-père et l’ami de personnes qui, en me lisant, forment un instant avec moi une famille d’âmes. Une phrase, un mot reçus au bon moment peuvent changer tant de choses !

Dites-le-moi dans les commentaires !


Notes :

  1. La fourragère est un cordon tressé, généralement en laine ou en coton, qui se porte sur l’épaule droite de l’uniforme militaire. Elle est décernée à une unité militaire (régiment, navire, escadron, etc.) en reconnaissance des actions d’éclat et de la bravoure collective dont elle a fait preuve au combat.