Du berceau à l'Arc de Triomphe

Heureuse jeunesse…

[INTRODUCTION AU LIVRE SUR TES 20 PREMIÈRES ANNÉES]


Chapitre 1 – Un gamin de banlieue

10 juin 1944, dans la matinée

Paris, cours de Vincennes : mon père commence à perdre haleine. Il court depuis Montreuil. Il cherche des fiacres pour son mariage.

Oui ! Avant de l’épouser, ma mère a exigé, outre une machine à coudre, un grand mariage avec des fiacres. Pour la machine, il a refusé et ils ont failli rompre. Pour les fiacres, il court et en réquisitionnera six. Grâce à eux, le mariage sera grandiose mais triste, à cause du repas de noces bien maigre.

Ils sont sans nouvelles de mon oncle Marcel, parti depuis déjà une semaine en Normandie chercher dans la famille les victuailles du repas de noces et bloqué dans les combats du débarquement.

Pour la majorité des Français citadins, depuis le début de l’Occupation, le vrai et seul problème, bien loin de l’esprit de résistance, c’est la faim. Depuis des mois, à Paris, tout manque. C’est pourquoi la famille à la campagne a été réquisitionnée pour ravitailler le mariage.

Les Américains auraient pu attendre pour débarquer et ne pas gâcher la fête. Heureusement, mon oncle rejoindra son foyer sain et sauf après la bataille de Normandie.

Comment en est-on arrivé là ?

Comme deux de ses frères, mon père est parti sous les drapeaux en 1939, conducteur de tracteur à chenilles dans une batterie de DCA. Volontaire pour couper la route du fer à Narvik, il est le seul survivant de sa batterie massacrée en Norvège… parce qu’il n’y est finalement pas allé ! Heureux sort pour lui en effet : sur ordre, et à son grand désespoir, la veille du départ, l’armée française, très soucieuse du moral de ses troupes, a organisé, le temps d’une permission, le regroupement dans leur foyer des trois frères Luce sous les drapeaux.

Libéré par la débâcle après avoir convoyé l’or de la Banque de France qui fuit l’invasion allemande, il échappe au travail obligatoire en s’engageant chez son frère aîné, cultivateur à Joinville-le-Pont où, mal payé, mal nourri, il conduit ses bœufs.

De son côté, ma mère s’implique dans les Jeunesses ouvrières chrétiennes y entraînant une jeune amie de son quartier. Celle-ci, lors d’un week-end sous la tente, tombe amoureuse de l’un des garçons du groupe, lui aussi démobilisé : c’est un frère de mon père, rentré de Libye, l’un des trois militaires ci-dessus.

Ils se marient. Bien évidemment, ma mère sera le témoin de la mariée. Son cavalier programmé pour la noce est un autre frère de mon père, le troisième sous les armes, fait prisonnier en 1940, très malade : les Allemands l’ont libéré mais le pauvre est bien incapable de danser. Alors on pense à mon père, il fera danser la cavalière de son frère.

Vous devinez la suite de cette soirée…

22 octobre 1945, tôt le matin

Maman a beaucoup et longtemps souffert pour ma naissance. Mon père ne me le pardonnera jamais. Moi, j’ai la tête en pain de sucre, toute déformée par les fers.

Une sage-femme arrivée trop tard, assistée de mon père et de ma grand-mère dite « mémé nounou », a enfin laborieusement libéré ma pauvre mère, épuisée à force de pousser. Elles sont heureuses et fières de leur premier fils et petit-fils, Jean-Claude. Je suis le deuxième essai : le premier a échoué avant terme.

Comme la plupart des enfants de cette époque, je suis né à la maison. Nous habitons rue de la Nouvelle France à Montreuil, banlieue est de Paris, connue pour ses arbres fruitiers plantés le long de kilomètres de murs enduits de plâtre — et pour ses voyous du quartier voisin de la Boissière où les taxis ne vous emmènent jamais la nuit.

J’apprendrai un jour que notre appartement, petite dépendance humide d’une fabrique de sièges de cinéma, était tellement glacial l’hiver que j’ai failli arrêter là l’aventure…

Mon père est contremaître, payé comme ouvrier : il dirige cinquante personnes dans une usine de Boulogne-Billancourt fabriquant des fers à repasser, des grille-pain et des moules à gaufre. Debout chaque matin à quatre heures, six jours par semaine, il dépose son vélo chez ses parents à proximité du métro Mairie de Montreuil avant d’attraper la première rame pour l’intégralité de la ligne n° 9 et effectuer sa journée de dix heures. Route inverse le soir avec, peut-être, une place assise dans un wagon bondé.

Maman a plus de chance : issue de la fameuse école Pigier dès l’âge de quatorze ans, elle est depuis lors secrétaire-comptable chez un marchand de tôles de Vincennes.

Papa et maman, très amoureux (ils le seront encore soixante ans après), vivent heureux malgré les privations. Ils sont tout sauf résignés à la misère du temps, bien que papa la connaisse depuis toujours et maman depuis le début de la guerre. Ils sont prêts à reconstruire leur nouvelle France, et moi, l’aîné de leurs futurs deux enfants chéris déjà programmés, je n’aurai plus jamais à souffrir ce qu’ils endurent encore : la pauvreté. Ils en sont certains, main dans la main, par leur travail ils vont réussir…

Dans la famille, rien n’a pourtant franchement bien commencé.

Mon grand-père paternel, horloger de talent mais piètre commerçant, a entraîné dans ses déroutes économiques successives sa femme et ses six garçons. De la grande bijouterie-horlogerie de Lisieux en Normandie, je ne connaîtrai jamais que l’unique photo d’une longue façade devant laquelle posent des hommes tristes en blouse grise et large casquette, des femmes à chignon et grande robe noire et quelques marmots dont l’un est mon père, avant-dernier et mal aimé de la fratrie.

Bientôt, de faillite en faillite, leur dernier refuge sera un minuscule trois-pièces, rue Rabelais à Montreuil, où s’entasseront huit personnes. Les plus jeunes des enfants coucheront sur des paillasses dans l’étroite cuisine jusqu’à ce qu’ils incorporent l’armée, non sans avoir ramené jusqu’au dernier jour l’intégralité de leur maigre salaire. La plus petite des trois pièces sert d’atelier et de fumoir à mon grand-père. Dans ce réduit, il allume sa première cigarette au lever et n’utilise que ses mégots pour allumer toutes les autres jusqu’au soir. À ce rythme, il mourra bien vite d’un cancer de la gorge dans d’horribles souffrances qui éloigneront à jamais ses six fils du tabac.

Ma grand-mère, fille d’une riche famille de restaurateurs sarthois, est délaissée et placée très jeune par ses parents dans une institution où elle mène de bonnes études jusqu’à son brevet élémentaire. Elle rêve d’être institutrice mais est contrainte au métier de couturière qu’elle déteste jusqu’à son mariage forcé. Elle ne rencontrera son futur époux que quatre jours avant ses noces. Bien vite, il épuisera sa dot. Jamais elle ne s’adaptera à la misère et, victime passive du tabac, ne survivra que quatre mois à son époux.

De cette triste époque, mon père évoque souvent l’orange qu’il recevait en cadeau de Noël, l’insupportable promiscuité, son cortège de puces, de poux, la gale, le chômage de ses frères, son premier emploi à douze ans comme grouillot à la Bourse de Paris, l’apprentissage comme tôlier. Somme toute, à sa façon, l’auteur de mes jours conjuguait déjà haute finance et flexibilité de l’emploi !

Côté maternel, c’est la « Grande Guerre » qui tuera, en 1924, à retardement, mon grand-père gazé à Verdun au fort de Douaumont.

Là encore, il ne reste que quelques vieilles photos jaunies que ma mère a fait dupliquer récemment et d’où transparaît l’esprit d’entreprise du grand-père Véret. Dans ces autoportraits pris sur le front, que d’élégance, que d’ambition ! À travers ces pâles images passées, quatre-vingts ans après, je ressens encore fortement la soif d’aventure de mon aïeul.

J’aime me reconnaître chez ce grand-père-là !

En 1918, après avoir vécu trois ans de service militaire et quatre ans de guerre comme artilleur à cheval, charcutier de métier, il débarque à Paris et achète sa place de « garçon de restaurant ». Bientôt maître d’hôtel, il découpe et reconstitue, en gants blancs, les volailles, dindes, poulets, canards et poissons, devant les clients d’un grand restaurant parisien. C’est là qu’ils se rencontreront. Normande comme lui, orpheline de mère, rejetée par sa belle-mère, elle a fui l’esclavage : douze heures par jour derrière les métiers à tisser de la région de Bolbec et, jolie jeune fille rousse d’un mètre cinquante-huit, exerce comme fille de salle.

Un grand remords la minera jusqu’à la fin de ses jours : elle n’a pas eu le temps de faire venir auprès d’elle sa sœur cadette qui l’appelait au secours. Elle ne l’aura pas sauvée d’une mauvaise chute dans les escaliers où sa belle-mère l’a poussée…

Ils s’aiment, mais ne se marient sûrement pas tout de suite car ma mère, rousse également, naîtra le 3 janvier 1920, jour de la sainte Geneviève, dans la civette1 qu’ils ont montée, rue de Montreuil dans le XXᵉ, en contrebas des terre-pleins charbonneux de la petite ceinture ferroviaire. Ils la prénommeront Geneviève « par manque de temps » : ils attendaient un garçon.

Entre-temps, ma grand-mère, heureusement, dans son bureau de tabac, saura résister à Landru, encore une fois séduit par une jeune commerçante apparemment délaissée par son trop travailleur de mari.

Pour acheter un taxi, sans le dire à grand-mère, grand-père a vendu la civette.

Pendant leurs loisirs, ils attaquent de leurs mains la construction d’un hôtel de trente chambres, rue Gaston Lauriot à Montreuil. Les voisins en ont toujours témoigné : ma mère tétait le sein de grand-mère, pollué de ciment, entre deux gâchées de mortier et une rangée de briques. Aussi, vous ne serez pas étonnés d’apprendre que j’ai fait toute ma carrière professionnelle dans la construction !

L’hôtel n’est pas encore achevé que grand-père meurt. Il ne connaîtra pas Marcel, son fils, mon oncle, mais a heureusement pris le temps de régler ses affaires. Illettrée mais courageuse, mémé poursuit les travaux puis exploite l’hôtel, élevant seule ses enfants.

Quelques années plus tard, brève faiblesse de la chair, elle se met en ménage avec un émigré polonais, ivrogne et fou qui, n’ayant pas pu la convaincre de l’épouser et ainsi faire main basse sur l’hôtel, se suicidera bien vite, lui laissant une fille de plus à élever.

Nouvelle guerre

Les Allemands arrivent, la rumeur amplifie l’horreur : « Ils coupent bras et jambes de tous les garçons. » Il faut fuir ! Fait exceptionnel à cette époque, ma mère a son permis de conduire depuis l’âge de dix-huit ans et roule en Juva IV — dans laquelle ils entassent tout ce qu’ils peuvent. C’est l’exode, ils échappent aux bombardements de justesse et échouent en Dordogne d’où, paradoxe de l’histoire, ils garderont des souvenirs heureux de confits et foie gras de canard, puis une longue correspondance avec ceux qui les hébergeaient.

De retour à Montreuil, ils retrouvent l’hôtel occupé par les gitans. Il faudra attendre l’invasion des Arabes pour les chasser…

[RACONTE PLUS !]

Années 50 environ

Le premier événement inscrit dans ma mémoire est très précisément daté.

Le 29 septembre 1949, très tôt le matin, il fait encore nuit — du moins je suis aujourd’hui sûr qu’il faisait nuit bien que mon père dise que non. Je suis assis sur le cadre de son vélo. Nous quittons la rue de la République à Bagnolet où nous habitons pour me conduire chez ma grand-mère à Montreuil. Dans quelques heures, ma petite sœur Chantal va naître.

Je me revois aussi, longuement assis sur mon pot fumant parce que rempli d’eau à 37 °C, attendant patiemment que le ver solitaire de sept mètres de long qui m’infecte veuille bien sortir et ce, impérativement, sans perdre la tête à la dernière minute, sinon il faudra renouveler les séances. Elles dureront des années : le petit pot de bébé deviendra un pot de chambre taille standard, sans succès.

Dans l’attente, je mangerai comme quatre avec l’excuse de nourrir mon vorace pensionnaire.

Nous vivons heureux, au premier, dans un petit deux-pièces coincé au milieu des usines. Au-dessous, un bar très fréquenté par tous les ouvriers du quartier où quelquefois ma mère, en dépannage, aide au service. Au fond de la cour, dans son taudis, la propriétaire avec poules et cochons, la mère Tazé, tellement sale et puante que j’en frémis encore de dégoût !

Son fils vit sur notre palier ; s’il n’a pas bu, il n’est pas trop bruyant. L’autre porte, juste en face de la nôtre, c’est Fernande. Je ne me souviens plus très bien quelles étaient ses activités mais papa et maman se demandaient souvent si ce n’était point elle qui avait flanqué la syphilis au fils Tazé…

Au-dessus de nous vit une famille juive très pratiquante. Souvent le samedi, comme toute activité leur est interdite, mon père monte précipitamment fermer leur robinet d’eau dès qu’elle ruisselle de notre plafond.

Je suis à l’école maternelle avec l’un de leurs fils, et c’est par lui que je subirai ma première grande injustice et ma première honte publique. Il m’a agressé sans motif, ou peut-être parce que mon père lui avait coupé l’eau… Nous nous sommes battus à la loyale et je lui ai un peu arraché l’œil. Le soir, ma mère, dans la cour de l’école devant tous les élèves impeccablement rangés pour la circonstance, a baissé mon pantalon et m’a donné, cul nu, une magistrale fessée ; juste avant d’apprendre de la directrice, mais trop tard, que je n’étais pas l’agresseur.

De nos jours, je ferais un procès à ma mère et lui demanderais sûrement des indemnités…

Rapidement, le confort s’installe dans notre vie.

Je nous revois autour de notre première cuisinière à feux continus avec son réservoir d’eau chaude, puis quelques années plus tard, admirant et essayant le chauffe-eau au-dessus de l’évier de la cuisine.

À six ans, bien que nous habitions Bagnolet, j’ai la chance d’être accepté à l’école en briques rouges ultra-moderne Eugène Reisz, boulevard Davout dans le 20ᵉ arrondissement de Paris. Je n’ai que la zone à traverser, fasciné au passage par les premiers grands travaux d’assainissement sur ces terrains où s’étendaient les dernières fortifications de Paris : je cours au fond des tranchées, me cachant dans les tuyaux « Bona ». Le samedi, je passe par les puces ; elles débutent juste à cinquante mètres de chez nous. Quelque temps, mon père et mon oncle, qui se sont installés à leur compte, tenteront d’y vendre des armoires à pharmacie et des petits meubles supports pour réchaud à gaz en tôle de leur fabrication.

Je vivrai toute ma primaire dans cette magnifique école — et pourtant je n’ai en mémoire, peut-être à cause de la colle blanche que nous sniffions abondamment, qu’un seul instituteur. Il était barbu, jouait du pipeau et du guide-chant, nous apprenait l’espéranto et m’a fait aimer la République.

À la récré, je jouais aux billes ou me battais avec les copains. À quatre heures, nous buvions le lait chocolaté offert par la mairie aux ordres de Mendès-France.

Le mardi, nous avions douche.

Juste devant la sortie, nous courions à la petite épicerie acheter, avec la monnaie gardée des courses, des roudoudous et carambars.

De cette merveilleuse époque, j’ai conservé la petite table en formica fabriquée par moi dans la menuiserie de l’école, et heureusement égaré l’horrible porte-clés métallique, pourtant cause de tant d’heures de limage et de tant d’ampoules pour mes paumes fragiles.

Le jeudi, patronage à « Notre-Dame de Pomain » avec cinéma : Zorro pas encore colorisé, et mes premiers rêves d’aventures.

L’été, colonie avec le dynamique abbé Bonnefond qui, pour nous apprendre à nager, nous jetait à la queue leu leu dans le fort courant d’une rivière glacée, récupérant ceux qui se noyaient pour les rejeter à nouveau jusqu’à ce qu’ils sachent survivre… Méthode très efficace que je vous conseille vivement pour vos petits-enfants.

Autres vacances fabuleuses à la campagne dans le Loiret où, pour chaque période de Pâques et d’été, en sus de la colonie, deux petits vieux, Pépé et Mémé, me gardent.

Lui est ouvrier agricole ou bûcheron suivant la saison. Précieusement fiché dans la tempe, il garde, vieux souvenir de la guerre de 14, un méchant éclat d’obus. J’adore l’accompagner en forêt ou aux champs pour les moissons encore effectuées à la faux dans sa toute petite propriété ou, avec les toutes premières moissonneuses-lieuses, dans les fermes qui l’emploient comme journalier. Cela me vaudra « une vieille cicatrice dans le tibia » due à sa fourche jetée au sommet de la charrette à la fin d’un dernier chargement de gerbes de blé au milieu desquelles j’étais confortablement caché.

Elle est cuisinière, connue dans tout le département pour son art dans la préparation du colin… Je l’adore, elle m’adore et défend bec et ongles le vaurien que je suis.

Vous rendez-vous compte que ce petit voyou de Parisien a raconté à sa petite copine de voisine comment on fabrique les bébés ? Les méchantes langues insinuent même que je lui aurais montré mon zizi et peut-être, pire encore, regardé son minou… Le scandale est tel que le maire, le jour du 14 juillet, refuse de me remettre mon prix. J’ai pourtant remporté avec panache la course à pied des moins de six ans, un sprint de cinquante mètres sur la place de la mairie. Heureusement, mémé menace le conseil municipal et, acquitté du délit de proxénétisme, je repartirai avec mes roudoudous en sucre si prestement gagnés…

Malgré les sacrifices financiers faits par mes parents pour m’envoyer le plus souvent possible à la campagne, les fumées des usines et poêles à charbon de l’Est parisien auront vite raison de mes petits poumons. Je me retrouve en préventorium à… Megève. Veuillez m’excuser pour ce brutal changement de standing mais n’allez pas croire que, dans ces années-là, la vie de sana était toute rose…

La date de mon arrivée là-bas, je m’en souviens très bien, c’était fin 1956, et pour une bonne raison…

Partis le 26 décembre, deux jeunes alpinistes, Vincendon et Henry, qui voulaient passer Noël au refuge Vallot, s’égarent sur le Mont-Blanc à cause du mauvais temps. Dès que les conditions météorologiques le permettent, un hélicoptère Sikorsky H-34 de l’Armée de l’Air est envoyé à leur secours avec deux guides à bord. Les pilotes sont aveuglés par la neige poudreuse soulevée, l’appareil s’écrase à proximité des égarés. Six personnes sont bloquées à 4 360 m d’altitude. Le 3 janvier 1957, deux Alouettes II réussissent à évacuer quatre survivants ; les corps restés sur place ne seront redescendus qu’au printemps.

Ce drame, qui bouleversa la France entière et modifia profondément l’organisation des secours en montagne, je l’ai suivi de mes onze ans, au jour le jour, écoutant la radio, et même parfois à la jumelle depuis mon sanatorium lors de rares éclaircies. Il m’a profondément marqué : sans en avoir vraiment conscience, j’ai alors compris quel pouvait être le prix de l’aventure pour les uns et du devoir pour les autres.

Nous venions d’arriver en cure, cinq ou six gamins de six à quatorze ans. Nous étions en quarantaine, une vraie quarantaine de quarante jours, isolés dans un minuscule chalet avec notre monitrice ; interdiction de rencontrer qui que ce soit.

Après ce long enfermement, lorsqu’on fut certain que nous ne portions pas d’autres microbes que celui qui nous avait conduits là, nous fûmes admis au centre, véritable usine à malades, pleurant à chaudes larmes notre nounou de quarante jours et nos compagnons dirigés vers d’autres sections.

Chaque jour, sauf le dimanche, programme immuable : études et sieste, allongés des heures durant sans bouger ni parler, enveloppés de la tête aux pieds tels des momies dans une couverture de laine, à l’air bien entendu, quelle que soit la température à Megève en hiver.

Le dimanche, promenade, mais attention nous sommes contagieux, pas de contacts avec l’extérieur. Ma mère viendra me voir une seule fois, faute de moyens. Nous prendrons le téléphérique du Mont d’Arbois et, pour la première fois, je chausserai des skis et glisserai d’avant en arrière, des heures durant, bien à plat devant la sortie du téléphérique sous le regard radieux de maman en robe et talons dans la neige étincelante, tentant de se réchauffer d’un thé.

Côté scolarité, je suis très fier de cette période où j’annonce chaque mois à mes parents que je suis encore premier de la classe — oubliant de préciser premier… sur quatre.

Avec franchise mais sans honte, j’en viens maintenant à vous parler de ma difficile scolarité.

Sans honte, parce que je sais expliquer pourquoi je suis si nul en orthographe, cette lacune majeure polluant toute ma vie et jetant une ombre débilitante sur toutes mes autres brillantes et multiples capacités intellectuelles2.

Outre, comme je vous l’ai déjà avoué, une forte attirance dès le début de la primaire à sniffer mes petits pots de colle blanche (cette accoutumance, si elle m’embrumait un peu le cerveau, m’apparaît relativement sans grande gravité puisqu’elle a beaucoup développé mon imagination, aiguisant mes goûts de rêves et ma recherche perpétuelle de paradis perdus), je suis fortement myope.

Vous comprenez maintenant pourquoi, ce gamin malheureusement rarement assis au premier rang de sa classe, n’a jamais pu acquérir l’orthographe de mots qu’il ne voyait pas sur le tableau noir.

Si le « b et e font be et le b et a b font ba » avaient encore existé, peut-être eus-je pu compenser ? Mais accablé par la méthode globale, mon éducation primaire ne fut qu’auditive !

Et les lunettes, me direz-vous ?

Oui, j’en porte à présent, mais j’avais déjà treize ans quand j’ai compris que ne pas voir les lettres du tableau devant lequel l’infirmière nous faisait défiler plusieurs fois par an ne conduisait pas directement au piquet, et que j’ai enfin cessé de les apprendre par cœur en attendant mon tour.

C’est donc à treize ans seulement, qu’enfin, émerveillé, sortant de chez l’opticien avec mes premières lunettes sur le nez, j’ai lu en lettres géantes « CINZANO » là-bas, tout en haut du mur. Et, seuls les myopes me comprendront, j’avais déjà treize ans quand j’ai vu un monde net, sans formes floues dansant perpétuellement devant moi, pouvant reconnaître les gens avant qu’ils ne me parlent r et me touchent.

J’étais alors en sixième, rue Vitruve dans le XXᵉ, déjà en retard mais chanceux. L’année précédente, bien que fort en calcul et autres matières annexes, j’avais été éliminé au concours d’entrée avec plus de vingt fautes en dictée. Mais cette année-là, ils avaient supprimé l’examen d’entrée.

Certes, la rue Vitruve n’a jamais eu la réputation d’Henri-IV, mais une sixième, c’est toujours une sixième et j’ai un excellent souvenir des matchs de foot sur la place, juste le long du collège sous la surveillance bonasse des gardes mobiles en armes. C’était aussi la guerre d’Algérie et nous ne voyions pas l’intérêt d’apprendre l’anglais malgré les vociférations de notre professeur hindou menaçant de « sabrer » toute la classe ricanante et indomptable, refusant de dénoncer, de moins en moins hilare et de plus en plus larmoyante à chaque nouvelle menace, le lanceur de boule puante en milieu confiné.

  1. bureau de tabac 

  2. Ça ne coûte pas grand-chose, ça me fait du bien et ça ne nuit à personne… 


Chapitre 2 – Études poussives, sports intenses

Années 1957 et plus

Nasser, le président égyptien, vient juste de nationaliser le canal de Suez et les prix flambent alors que mes parents achèvent la construction de leur pavillon boulevard de la Boissière à Montreuil.

Nous voilà revenus aux sources, pas très loin d’où je suis né et où grandiront aussi, quelques années plus tard, les frères Ornec, gitans, futurs caïds de l’Est parisien.

Le terrain, quatre cents mètres carrés et dix mètres de façade, est coincé entre l’usine Crémat, célèbre fabrique de chewing-gums et bonbons divers, et le boulevard stratégique des forts, pas encore très passager à cette époque, qui joint celui de Rosny, à deux pas de chez nous, à celui de Romainville.

Aussi, lors de nos premières visites et pique-niques de printemps, tous à quatre pattes dans les hautes herbes, cherchions-nous tous les pieds de menthe. C’est l’odeur de réglisse qui nous a mis, si je puis dire, la puce à l’oreille et nous a fait guetter plus attentivement la couleur des vapeurs s’échappant de notre confiseur de voisin.

La maison est jolie, spacieuse et nous avons une salle de bain. Sous les combles bien aménagés, ma chambre ; ma sœur aussi a la sienne. Entre nous deux, une plus petite pièce, lingerie pour notre mère ; plus tard, nous y hébergerons les copains en difficulté et, beaucoup plus tard, ma belle-mère.

1958, je finis ma cinquième rue Vitruve où je me rends en bus et métro. C’est à cette époque, probablement en mai, que mon destin, pensé-je, est scellé.

Non, rassurez-vous, il ne s’agit pas (bien que j’apprenne le piano depuis plusieurs années) de la confirmation d’une profonde vocation musicale que le premier concert de Johnny Hallyday auquel j’ai assisté, place de la Nation, aurait brutalement dévoilée. Non, non… je suis resté très Chopin ou Brahms.

Un soir, avant de prendre mon métro, je raccompagne un copain chez lui, porte de Vincennes, dans l’un de ces immeubles tout neufs construits sur la zone. Là, je brise l’interdit que ma mère m’impose depuis que je sais lire : « Pas de bandes dessinées à la maison, ce sont de mauvaises lectures où ton imaginaire ne peut s’exprimer. » Fasciné, je dévore Le Grand Cirque de Pierre Clostermann dans sa version illustrée. Je serai pilote de chasse… oubliant complètement que je suis myope comme une taupe.

Après bien des difficultés, mon carnet scolaire n’étant pas des plus brillants, maman parvient à me faire entrer en 4ᵉ au collège Pasteur de Villemomble, quartier particulièrement bourgeois qui devrait singulièrement améliorer le standing de mes fréquentations.

J’y découvrirai, grâce à un professeur comme on n’en trouve plus, le goût de la chimie du carbone et de la physique.

Mais, avant de vous conter, je le répète sans aucune honte, mon difficile cursus scolaire, je veux, avec beaucoup de nostalgie, vous parler de ma meilleure école de vie, celle qui a le plus forgé mon caractère et ma personnalité : le scoutisme.

À treize ans, par je ne sais quel hasard — peut-être tout simplement parce qu’il existait une troupe dans notre paroisse des hauts de Montreuil —, je rentre chez les scouts.

En fait, ce n’est pas vraiment une troupe structurée, comme il en existe à Vincennes ou Neuilly, avec leur solide encadrement bourgeois, intellectuellement convaincu de la grandeur de leur devoir éducatif. Il s’agit seulement de deux petites patrouilles libres associées, arborant les fameux foulards noirs, dont les chefs, seize ans chacun, l’un apprenti menuisier et l’autre apprenti tôlier, ont seulement soif d’aventures au grand air, très loin des actions caritatives habituelles.

Toujours prêts, nous le sommes pour le judo, la natation, le vélo ou la course d’orientation en montagne, en forêt, été comme hiver, qu’il pleuve ou qu’il neige, chaudement vêtus de nos pantalons de velours courts si caractéristiques et si seyants.

Dans cette école de la vie, notre seul support pédagogique est encore en face de moi aujourd’hui, dans un rayon de ma bibliothèque : Le Manuel de l’éclaireur, l’ami du campeur. Une somme des plus éclectiques de six cent cinquante pages de papier fin, traitant aussi bien de l’organisation de la France, du bricolage, des nœuds, des transmissions, des sports, de l’exploration, etc., et très longuement de la « nature que Dieu créa ».

Les clefs de l’efficacité pédagogique de notre patrouille : l’émulation par l’exemple… Nous sommes dix, j’ai treize ans, les âges de mes compagnons s’échelonnent jusqu’à seize ans, l’âge de notre chef charismatique, mais jamais je n’admettrais être incapable de suivre le rythme des autres dans une marche de trente-cinq kilomètres.

Au fil des années, la consécration du savoir durement acquis dans les spécialités les plus variées, ce sont les « badges ». Mon premier, obtenu brillamment lors de mon premier camp sous la pluie dans une profonde et noire forêt d’Auvergne, sera, grâce à mon fameux civet de lapin au vin blanc, celui de « cuisinier ». Plus tard, je cumulerai : nageur, orienteur, cycliste, secouriste et bien d’autres encore…

À mon tour, à seize ans, je deviendrai « chef de patrouille » et, telle la mère poule, veillerai sur mes poussins. Mais déjà les temps changent et les mères de mes scouts ne croient plus aux bienfaits des plongeons dans l’eau glacée d’un étang pour la toilette du matin, ni qu’après une bonne nuit par moins dix degrés, l’empreinte humide du corps fragile de leur rejeton sur le tapis de sol givré de blanc de la tente puisse forger son caractère.

Aussi, juste avant mes dix-huit ans, arrêterai-je mon sacerdoce, poursuivant ma quête d’aventures naturelles par une pratique intensive des sports et de la montagne.

J’ai bien mis un « s » à sports, car j’en ai pratiqué beaucoup.

Toujours bon en tout, mais jamais très bon en rien, je vais essayer, difficile travail de mémoire, de vous en faire une liste exhaustive.

D’abord les sports de base : natation où je n’excelle que sur le dos, lutte, boxe, haltérophilie, marche, cross-country, athlétisme en général, orienté courses surtout 200 m, 1 500 m et saut en longueur.

Quelques sports d’équipes : basket en catégorie « poussins », volley dans l’équipe du collège, chaque match m’obligeant à visiter mon opticien pour rectifier mes lunettes, rugby (sans lunettes et vite arrêté car donnant trop de balles à l’équipe adverse), et surtout, aviron, en pointe — c’est-à-dire une rame seulement, pour moi sur tribord, comme junior avec la Société Nautique du Perreux, pour de longs entraînements sur la Marne.

Des sports individuels : ceinture marron de judo, ski, souvent à peaux de phoque, vélo, surtout vélo Solex, à la moyenne de 25 km/h pour de grandes randonnées — du style : le tour de Normandie sous la pluie, visitant les plages du débarquement, avec quelques petits calvas comme remontant, ou un aller-retour Paris–La Bérarde, dans l’Oisans près de Grenoble, où je dus prendre le Solex de mon cousin en remorque pour la dernière ascension.

Et véritable aubaine, la pratique de l’équitation à outrance. L’industrie pharmaceutique a besoin de grandes quantités de sérum, et le fameux laboratoire Roussel-Uclaf entretient dans ses écuries de Romainville un grand nombre de chevaux donneurs de sang. Ils sont en parfaite santé et il faut les faire galoper. Les jeunes des collèges alentour sont donc recrutés, encadrés par des sous-officiers de spahis de Senlis, dernier régiment réellement monté de l’armée française.

L’école est rude, mais efficace : les fouets maniés avec puissance et précision améliorent rapidement l’assiette des jeunes cavaliers tout heureux de voltiger au grand galop… J’ai gardé les éperons et le souvenir glorieux du jour où, au Sahara, un cavalier plaisantant me proposa de monter sa fougueuse monture, ce que j’acceptai sans hésiter à la stupéfaction de mon épouse et de mes collaborateurs.

Parmi toutes ces activités, le judo, censé affirmer notre personnalité, peut réserver quelques surprises.

Vers 14 ans environ, très fier de ma ceinture jaune toute neuve, je roule à vélo dans la nuit vers la salle d’entraînement. Devant moi, assis en travers de mon cadre, mon meilleur copain déjà ceinture verte. Je pédale, il conduit. Soudain, en embuscade en bas d’une côte, une demi-douzaine de jeunes gitans barrent leur rue que nous avons le toupet de vouloir emprunter.

Que faire ? Pas question de demi-tour, nous fonçons et je pédale de plus belle… Ils refusent de s’écarter. L’un finit à l’hôpital et nous au poste de police où nos pères respectifs peuvent, reconnaissant notre bravoure à coups de taloches, nous récupérer.

Plus tard, pourtant déjà ceinture marron, toute notre équipe de judokas rentre par le dernier métro du stade de Coubertin où nous avons assisté au match France/Suisse. Soudain, à la station Nation, une bande de blousons noirs envahit et saccage les wagons, terrorisant les passagers heureusement rares à cette heure très tardive. Les vaillants judokas tout tremblants ne bronchent pas, honteux et craignant les représailles, nous nous garderons bien d’aller témoigner… Les attaques dans le métro ne datent pas d’hier et les voyous sont toujours armés ; sur les manches de leur blouson de cuir, les hameçons de pêche soigneusement cousus étaient très dissuasifs.

Revenons à mes études…

Une fois entré au collège de Villemomble, tout va bien commencer — j’ai bien dit commencer…

Je suis bon en maths, bon en composition française, quoique ma tendance à caricaturer mes professeurs dans quelques rédactions me vaille parfois des notes sévères. Je reste nul en anglais, mais j’adore l’espagnol ; malheureusement, je suis exclu définitivement du cours dès le premier mois pour avoir retourné « une vache ». Vous connaissez sûrement ce petit cylindre de carton que mon voisin m’a, sournoisement, passé en me demandant de le retourner et aussitôt, il meugle… Pas moyen de l’arrêter car si vous le retournez dans l’autre sens, il meugle de plus belle… Conséquence injuste de ma naïveté, je ne parlerai jamais l’espagnol.

Fin de troisième, je suis reçu au BEPC mais, catastrophe, nulle part ailleurs… 244e pour 240 places à Dorian, la fameuse école technologique que mon cousin intègre à la 240ᵉ place.

Aussi, nouvelle 3ᵉ, très brillante celle-là… et en fin d’année reçu « major » au lycée agricole de Crézancy, petite commune française située dans le département de l’Aisne et la région Picardie où les soins aux bovins et autres ovins complètent harmonieusement les séances de labour ou de taille des vignes. Malgré l’équitation intensive qu’on y pratique et les appels incessants du proviseur pour récupérer le brillant sujet de banlieue que je suis, je renonce ; les immenses dortoirs sont bien mal chauffés et je ne retrouverais mes fumées de voitures et ma chère maman qu’une fois par mois…

À cette époque, le rectorat proposait aux brillants sujets de banlieue leur prestigieuse section « Techniques-Mathématiques ». L’objectif étant qu’ils puissent préparer un bac Mathématiques sans perdre contact avec l’usine à laquelle ils étaient naturellement destinés. Là, après avoir suivi chaque semaine une vingtaine d’heures de cours conformes aux programmes de nos collègues de Mathématiques Élémentaires, nous pouvions nous détendre avec une douzaine d’heures de lime en atelier agréablement complétées par quatre ou cinq heures de dessin industriel ; ainsi étions-nous idéalement programmés pour les quarante-cinq heures de notre future vie active…

Je convaincs ma mère de m’arracher à cette galère et nous voilà tous deux dans une queue immense d’insatisfaits faisant le siège du rectorat pour obtenir ce que je suis le seul à refuser… À la demande de maman, l’orienteur manque s’étrangler, nous montre du doigt la longue file derrière nous et me condamne à présenter un bac Techniques Mathématiques.

C’est dans l’une de ces sections, à Nogent, que j’ai la chance d’être affecté. Le lycée est tout proche de chez nous, 4 km, que je parcours allègrement à pied matin et soir, qu’il vente ou qu’il pleuve.

J’aime travailler le matin. Papa me réveille à 4 heures et nous déjeunons sans un mot. Après la douche, le temps passé sur mes devoirs s’écoule vite dans le calme du petit jour.

Je prendrai goût à la technologie et en raflerai tous les prix ainsi que ceux de français grâce à la meilleure prof que j’aie eue dans cette discipline.

J’obtiendrai, deux ans plus tard, ma première partie de bac et aussi, grave erreur, pour la deuxième partie, enfin la mutation souhaitée au lycée de Montreuil en Mathématiques Élémentaires — où je ne serai qu’un intrus lourdaud au milieu de futurs bobos hippies.

Là, seule Micheline me consolera de ce tardif exaucement de mon funeste choix et ensemble, main dans la main au Quartier latin, nous braverons les canons à eau des CRS lors des meilleurs monômes étudiants du moment.

Il me faudra trois ans pour l’obtenir, ce fichu bac, mais, à ce moment, j’aurai déjà trouvé un cap pour ma vie.


Chapitre 3 – Le choix des Travaux Publics

Le bilan est vite fait…

Je n’ai pas la deuxième partie du bac, je suis nul en anglais, ma myopie m’interdit tout ce dont je rêve : pilote de chasse, marin, aventurier… Que faire ?

Près de chez moi, les grands travaux de terrassement du périphérique me fascinent. Impossible d’imaginer une vie enfermé du matin au soir.

D’autant que j’ai déjà connu cela : depuis l’âge de 12 ans, je travaille dans l’atelier de mon père et de mon oncle, petite fabrique de mobilier de bureau métallique fort logiquement baptisée « Métalmeuble ».

Une affaire de famille

Je devais avoir quatre ou cinq ans quand ma grand-mère maternelle a financé, pour ses deux enfants, l’achat d’un terrain à deux pas de son hôtel. Mon oncle, le gérant, et mon père, tôlier au propre comme au figuré1, y construiront de leurs mains, sans aucun moyen mécanique, bétonnière ou grue, un petit atelier d’environ 500 m². Quelques photos témoignent de cette période : j’apparais, encore en barboteuse ou même tout nu, jouant sur un tas de sable tandis qu’ils coulent un poteau coffré de planches mal assorties, hissant à la main des seaux de béton préparés à la pelle.

Nous sommes juste à la fin de la guerre. Les tickets de rationnement perdurent jusqu’au début des années cinquante. Il nous est aujourd’hui très difficile d’imaginer comment la France s’est reconstruite pendant cette période dite des « Trente Glorieuses ».

Les tôles d’acier sont rares et chères. Heureusement, ma mère travaille chez un marchand qui accorde du crédit. Le découpage initial s’effectue à la cisaille à main ; essayez par vous-même et vous comprendrez pourquoi leur première acquisition fut une cisaille électrique. Les plieuses aussi sont manuelles, l’emboutissage se fait au balancier. Mon père excelle en soudures de tous types, mon oncle est ajusteur. Ils tenteront, avec un succès mitigé, de construire une plieuse hydraulique dont les deux vérins refuseront obstinément de se synchroniser.

Le dimanche, ils espèrent vendre leur production — meubles supports de réchauds à gaz, armoires à pharmacie à accrocher au mur — sur le marché aux puces de la porte de Montreuil.

Mais il faut un véhicule ! Un vieux Ford trouvé dans une casse près des Buttes à Morel fera l’affaire. Il n’a que son châssis ; qu’à cela ne tienne : ils construisent une caisse en tôle, et c’est le drame : mon oncle, dans la caisse, perce, heureusement avec une perceuse à main, l’emplacement des rivets ; mon père, sur le toit, le genou sur une planche de bois, empêche la tôle de se déformer, mais le foret traverse la planche puis le genou…

Un peu de mobilité

Cette camionnette changera notre vie : dès les beaux jours, toute la famille y embarque. Devant, mon père conduit, mon oncle à ses côtés ; à l’arrière, assises sur des chaises empruntées à la cuisine, ma grand-mère et d’autres personnes âgées ; les autres, dont moi, sommes assis par terre. Nous partons rendre visite aux Doujko, vers Villeneuve-Saint-Georges au sud de Paris. Ils sont Serbes d’origine, ont un jardin et des cerisiers, mais surtout, à Verdun en 1916, le père a sauvé mon grand-père qui, gazé, succombera en 1926. « Mémé », comme j’appelle familièrement ma grand-mère, lui voue une reconnaissance éternelle pour ce sursis de vie qui lui a donné ses deux enfants. Quand je pense aujourd’hui qu’en 1989, l’OTAN, avec la France en remorque, a bombardé Belgrade, notre ancien allié ! Quelle infamie…

Mais sortons aussitôt de cet aparté douloureux et revenons à l’usine.

La caractéristique essentielle des Trente Glorieuses, c’est la fulgurance des progrès techniques… mais aussi pour la plupart des gens, une activité de fourmi.

J’en sais quelque chose : jusqu’à l’obtention de mon permis de conduire à 18 ans, le jeudi en renfort ou pendant les vacances scolaires, j’ai pu mesurer la lassitude que donne la répétition du même geste vingt ou trente mille fois par jour derrière une presse à emboutir — avec en prime le risque de laisser un ou plusieurs doigts sous la frappe de trente tonnes.

Vacances dans un coffre

À quatorze ans, âge où nous pouvions officiellement travailler, le métier d’employé de banque était très tendance. Avec un copain, nous sommes embauchés pour un mois d’été à la Société Générale, au coffre près de la place du Trocadéro.

Là encore, grande découverte : qui sait, parmi les banlieusards dont je suis, qu’en plein cœur de Paris cette banque prestigieuse possède un coffre immense ?

Entourée d’immeubles de bureaux classiques, au milieu d’une vaste cour intérieure, se dresse une tour cylindrique d’une trentaine de mètres de diamètre, six étages entièrement recouverts de carreaux de faïence blancs genre salle de bain. J’apprendrai bientôt qu’une structure identique, invisible, s’enfonce dans le sol. L’objet des faïences blanches est évident : toute intrusion extérieure sauterait immédiatement aux yeux.

Au rez-de-chaussée, on pénètre à l’intérieur par un sas unique protégé par une ribambelle de gardes armés contrôlant entrants et surtout sortants, dûment fouillés.

La structure intérieure ressemble à une prison : étages de passerelles métalliques, et, collés aux murs, non pas des cellules mais des coffres-forts remplis de piles de titres. Au centre, escaliers, ascenseurs, quelques bureaux fermés, et une quantité impressionnante de femmes à des tables de travail. En sous-sol sont stockés or, diamants, œuvres d’art ; dans les étages, les titres. Nous sommes affectés à l’un de ces étages. Notre tâche : découper les coupons annuels de paiement d’intérêts sur la pile de titres au porteur, de la taille d’un calendrier mural posé devant nous. Consciencieusement, coupon par coupon, nous commençons notre découpe, inquiets pour la pérennité de notre emploi face à la vitesse impressionnante des collègues à nos côtés. Aussi est-ce sans aucune pause que nous finissons notre première journée.

Au matin du second jour, alors que nous sommes déjà à l’ouvrage et commençons à prendre de la vitesse, une collègue, probablement représentante syndicale, vient nous demander de freiner la cadence car nous pulvérisons les scores de découpe. Nous devons, nous aussi, faire de longues pauses et ajuster nos quantités à celles de nos collègues. Nous nous adaptons rapidement, ce qui nous vaut un rapprochement un peu trop proche avec une gent féminine très dévergondée et entreprenante. Heureusement, voyant le risque de dérapage, le chef nous mute sur une autre passerelle, au service « Bons du Trésor », plus calme, où j’aurai l’honneur de manipuler un Bon de cinquante millions de francs appartenant à Brigitte Bardot.

Je profite de cette réalité un peu chaude du monde du travail pour vous avouer que tout mon texte sera, dans un premier temps — et jusqu’à ce que ma tendre épouse ne puisse s’en offusquer, car elle en fera partie — considérablement édulcoré sur ses aspects sexuels. Notons incidemment qu’elle se trouve vis-à-vis de moi dans la même situation pour de nombreux passages de sa vie… mais passons cette question ô combien délicate…

Revenons à l’axe central de ce chapitre : ma seule option restante, comme je veux travailler au grand air, ce sont les travaux publics.

J’ai de la chance. J’en ai toujours eu…

À l’époque, la seule école réputée pour la formation aux métiers de la construction en général, c’est Eyrolles, l’École Spéciale des Travaux Publics. Mais c’est une école privée très, très chère. Heureusement, à cette époque, les affaires de mon père sont florissantes. J’intègre donc Eyrolles en classe préparatoire « sur dossier », sans la deuxième partie du bac.

Ce système perdure aujourd’hui et, à mon avis, c’est une bonne chose : j’étais complètement inadapté au cursus administratif officiel, incapable d’obtenir un diplôme formaté, mais plein d’énergie et d’ambition. Je pouvais être excellent en histoire, en physique, en mathématiques, mais nul en anglais ou autres matières éliminatoires dont j’ai vite oublié les noms.

Combien de jeunes sont dans mon cas aujourd’hui, alors que nos élites, bardées de diplômes, sont d’une nullité effarante.

J’intègre donc Eyrolles, à Cachan, banlieue sud de Paris : bus, métro, train, marche à pied, deux heures de trajet matin et soir. Mais c’est une école formidable ; nos professeurs, tous issus du vrai monde, public ou privé, nous apprennent enfin à penser le réel.

Fruits d’un travail en vin2

Avant de vous décrire mon cursus, encore une fois très mouvementé au sein de cette école que j’ai beaucoup aimée, permettez-moi un ultime écart : mon dernier emploi de vacances avant la rentrée.

Toujours avec mon meilleur copain, celui de la banque, nous postulons chez Prisunic au mois de juin, espérant un poste « vacances » en juillet ou août.

Queue immense de jeunes devant le siège de « Prisu » à Paris.

Enfin, devant le responsable, comme nous sommes plutôt costauds pour notre âge, au lieu de nous envoyer pousser les caddies dans le magasin le plus proche, il décide de nous faire charrier des casiers de bouteilles de vin à Bercy, dépôt central pour tous les magasins estampillés « Prisunic ».

Nous sommes en juillet 1964, chaleur torride bien que le réchauffement climatique ne soit pas encore à la mode.

L’Accor Arena n’a pas encore été construit. Bercy, c’est toujours pour un temps, au bord de la Seine, les halles aux vins de Paris : un enchevêtrement d’entrepôts disparates où rôde une faune tout aussi avinée que les bâtiments (voire plus), elle aussi très disparate.

Nous embauchons à six heures du matin parmi une vingtaine de manœuvres assez patibulaires, mais (réflexe mimétique de survie sociale ?) nous ne dépareillons pas.

Je suis d’abord affecté au déchargement d’un semi-remorque de bouteilles neuves vides, assemblées entre elles avec du fil de fer, par douze si ma mémoire est bonne. Une chaîne humaine est constituée, nous balançons de bras en bras les paquets de bouteilles, camion après camion. Le matin, pas de problème, mais vers midi, le soleil se reflète dans le verre qui devient brûlant. Pourtant, personne ne craque ni ne se plaint.

Mon copain a plus de chance, mais ce n’est qu’une apparence. Il est aiguilleur. Devant lui, sur un tapis roulant, défilent les casiers de bouteilles de vin ; à l’aide de deux immenses bras, il oriente les caisses soit en surface, soit vers les entrailles du dépôt. Catastrophe : comme depuis un moment toutes les caisses étaient destinées au sous-sol, il s’est endormi et a laissé filer vers le fond une centaine de caisses qui auraient dû rester en surface. Il est viré et jamais je ne le reverrai.

Pour moi, autre fonction : l’embouteillage.

Souvenez-vous… À l’époque, les bouteilles d’un litre étoilées sont consignées, puis nettoyées et à nouveau remplies. Mon poste : je suis derrière la machine qui remplit les bouteilles d’un rouge bien râpeux… C’est un grand plateau circulaire qui n’arrête jamais de tourner. Une bouteille vide arrive, automatiquement un flexible style robinet de cuisine s’emmanche dedans et la bouteille engage un long périple circulaire en se remplissant. À une cadence infernale, les bouteilles maintenant pleines arrivent devant moi, s’entrechoquant et parfois se brisant. Le vin coule de partout, je suis trempé, dégoulinant. Perpendiculairement à l’arrivée des bouteilles, un tapis roulant m’amène les caisses vides dans lesquelles je place les bouteilles, tel un robot mécanique sans arrêt possible, la machine impose sa cadence dépourvue d’état d’âme…

Heureusement, je ne suis pas seul : en face de moi, une femme, sans âge, complètement dépoitraillée, comme moi ruisselante de vin, comme moi complètement dans le cirage (n’oublions pas que la température doit atteindre les 35 °C), mécaniquement remplit elle aussi un interminable défilé de casiers.

Par contre, je ne suis là que pour un mois tandis qu’elle, la pauvre, travaille à l’année. De temps à autre — je vous le dis mais sûrement vous ne me croirez pas — elle prélève le contenu d’une bouteille, faisant le tour du plateau avec le flexible dans la bouche, « histoire de se refaire un peu », dit-elle, ou rien, quand elle a fini. Un litre d’un coup, peut-être cinq ou six fois par jour…

Elle m’aime bien, je n’ai pas encore dix-huit ans… mais je vous ai dit qu’on ne parlerait pas de mes relations sentimentales !

[CHAPITRE À CLÔTURER — ou garder la fin en queue de poisson, si j’ose dire ?]

Préparation militaire montagne

  1. « taulier » en fait (patron) — mais ça résonne pareil, dans tous les sens du terme… 

  2. Décidément un jeu de mots en appelle un autre !