Une vie en chantier
Comment j’ai participé à la plus grande mutation du paysage dans toute l’histoire de l’humanité…
Chapitre 1 – Nigeria, l’incroyable Afrique !
… ou comment essayer d’être un bon fils, ça peut mener loin…
Nous sommes en 1972-73. Je me suis marié en 1972, puis j’ai attendu à Ivry-sur-Seine avec Éliane mon épouse la naissance de notre enfant, une fille prénommée Emmanuelle. J’ai abandonné mon poste à Martigues car Éliane ne souhaitait pas me rejoindre là-bas. Les circonstances de son refus seront expliquées par la suite et, avec le recul, elle avait pleinement raison.
Pendant ce temps, je travaillais toujours pour la SGE — notamment à la construction d’une grande clinique à Ivry. Depuis de nombreuses années, mon père voulait absolument que je le rejoigne dans son entreprise. Il dirigeait une petite tôlerie, spécialisée dans le meuble métallique. Au début des années 1970, il s’était séparé de mon oncle, une histoire sur laquelle je reviendrai aussi à un autre moment.
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L’une des grandes peurs de mon père était l’expropriation de son usine, située à Bobigny, dans des locaux loués. Pour se protéger, il a eu l’idée d’acheter un immense terrain dans la région de Noailles. L’objectif était d’y construire une nouvelle usine. Ce terrain était au nom de sa société, ce qui était déjà une erreur majeure. Aucun homme d’affaires, même à l’époque, n’aurait mis un bien immobilier au nom de la société avec laquelle il opère : généralement, on met l’immobilier à son nom ou à celui d’une entité distincte, pour ne pas le mélanger aux actifs de l’entreprise. Mon père, malheureusement, était très naïf.
Depuis des années, je refusais de travailler avec lui, bien que ce fût son rêve.
Mais comme nos relations restaient très tendues, j’y étais farouchement opposé. Pourtant, en janvier ou février 1973, alors que j’étais à Ivry et que nous attendions la naissance d’Emmanuelle, j’ai baissé la garde et finalement accepté de rejoindre mon père.
Or mon père s’est fait escroquer par les banques, d’une façon très simple à comprendre aujourd’hui, j’en reparlerai à une autre occasion. Les conflits entre mon père et moi ont toujours été des problèmes d’une grande simplicité, constants depuis l’origine.
Je suis né en 1945. Quand j’étais en classe primaire, on nous faisait chanter « Nuit et brouillard », célébration de la fin du nazisme et dénonciation du martyre des Juifs dans les camps de concentration. Mais ma situation familiale était plus complexe que la nette démarcation entre le Bien et le Mal qu’on nous enseignait : la famille de mon père avait été, selon le récit qui circulait entre nous, « ruinée par les Juifs » et avait connu une immense misère.
En outre, à l’époque, pour la plupart des Français, et en particulier pour ma grand-mère, Pétain était considéré comme l’homme providentiel, celui qui avait sauvé la France à Verdun.
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Mon grand-père avait combattu à Verdun, où il avait été gazé. Quand Pétain a signé l’armistice en 1940, mes parents sont tous deux devenus et restés pétainistes — ce qui ne signifie pas du tout qu’ils étaient nazis. Ils étaient simplement attachés à cette figure politique et, de surcroît, par leur histoire personnelle, particulièrement hostiles aux Juifs, qui, selon eux, les avaient ruinés.
J’exprime aujourd’hui ce point de vue avec plus de recul et de décontraction, mais il m’a été impossible de l’aborder pendant des dizaines d’années. Ce n’est d’ailleurs qu’à la mort de mon père, à 94 ou 95 ans, qu’il m’a avoué que la dénonciation des Juifs durant la guerre était un fait réel dans la famille. Un fardeau dur à porter ! Mais, comme on le constate aujourd’hui, la réalité du sionisme s’avère avec les révélations de l’actualité, bien plus complexe que ce que j’ai pu imaginer ou comprendre pendant des décennies.
En classe, vers six ans, dans les années 1950-1951, j’avais un camarade de primaire nommé Crottamer, un nom à consonance juive, facile à retenir pour le petit Français blagueur que j’étais. Un jour, en récréation, il m’a dit que mes parents avaient dénoncé des Juifs.
Ce propos m’a profondément choqué. J’appartenais donc au camp du Mal ? Lorsque j’en ai parlé à la maison, un grand silence s’est installé.
Durant toute mon adolescence, je me suis donc opposé à mon père. J’étais fasciné par Closterman, l’as des as des pilotes de chasse. Un voisin était fils d’un ancien combattant de la bataille d’Angleterre, mais mon père m’empêchait d’aller chez eux. Ce fut une période de lutte permanente entre mes parents, silencieusement murés dans leur pétainisme et leur opposition au sionisme, et moi, subjugué par Israël, la guerre des Six Jours, mon aspiration à rejoindre les parachutistes, etc. Il régnait une opposition totale au sein de notre foyer — comme un rideau de fer séparant des êtres qui s’aimaient sans s’approuver.
Une même hostilité me coupait également de mes cousins, mais de l’autre côté de l’échiquier politique : ils étaient pour la plupart communistes — nous vivions dans la « banlieue rouge » de Paris. J’apparaissais comme un « nazi permanent ». Ce jugement a toujours pesé sur moi, et j’ai été régulièrement tenu à l’écart de mes seize cousins et cousines du côté paternel.
C’est donc dans ce contexte qu’en 1973, j’ai accepté, un peu contraint, de travailler avec l’auteur de mes jours pour construire sa nouvelle usine.
Ce fut une catastrophe : notre famille s’est, en la personne de mon père, de nouveau fait escroquer — cette fois par des banquiers, mais encore par une entreprise juive. Qui a dit que l’Histoire ne se répète pas, elle bégaie ?
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Revenu avec mon père vers mai 1973, je me retrouve en janvier 1975 dans une situation de ruine totale. Trois enfants à la maison : Alexandrine, la benjamine, née en 1974, Éric, et Emmanuelle. Nous n’avons plus un sou ; nous sommes complètement ruinés. Ma femme pose un ultimatum : si je ne trouve pas une solution, si l’entreprise de mon père ne se relève pas, elle repart chez sa mère en Savoie, avec les enfants. Je dois impérativement trouver une issue.
Je cherche donc désespérément du travail. Dans l’affolement, je me laisse même berner par un chasseur de têtes, qui me soutire 2 000 francs, prétextant avoir envoyé mon dossier à toutes les grandes entreprises — une escroquerie qui existe encore, et déjà courante à l’époque.
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Complètement dépourvu, je découvre soudain une annonce pour le Nigeria, qui, à l’époque, est considéré comme l’Eldorado : du pétrole vient d’y être découvert.
En ce temps-là, le Nigeria, c’est la nouvelle Arabie Saoudite : tout le monde, ou presque, souhaite partir y faire fortune.
L’entreprise française Plisson, dirigée par monsieur Plisson lui-même, un homme impressionnant par sa stature physique comme morale, s’est lancée là-bas. Il avait déjà construit autour de Paris des chaussées d’autoroutes en béton, à la manière des anciens entrepreneurs, avec beaucoup d’énergie et d’esprit d’aventure.
En France, en 1973, la crise se fait sentir. Les affaires sont difficiles, et monsieur Plisson, avec cette même énergie, s’associe à Fisco pour créer au Nigeria la société « Plisson Fisco Limitée », une entreprise de droit nigérian qui remporte divers marchés, notamment des routes et des ponts au cœur de Lagos, ainsi qu’une grande chaussée, la route Ilorin-Kontagora.
Or, sur le terrain, la gestion de ces apparentes bonnes affaires s’avère compliquée…
À Lagos, c’est un Italien qui dirige le chantier, mais ce dernier finit par démissionner suite à de nombreux échecs. Un remplaçant est donc recherché, une annonce est publiée et j’y réponds. Je suis recruté, avec l’appui de la SGE, mon ancien employeur, auprès duquel Monsieur Plisson demande immédiatement un avis.
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Ma première rencontre avec Monsieur Plisson, homme, on l’a dit, impressionnant tant par la taille que le caractère, marque officiellement mon entrée dans ce parcours qui va s’avérer pour le moins tortueux.
Première question qu’on me pose : « Parlez-vous anglais ? »
Pas tellement… J’ai fait un peu d’anglais à l’école, mais franchement, je n’étais pas très doué, ça restait très basique. Donc voilà, avant le départ, je me retrouve à suivre des cours d’anglais intensifs : huit heures par jour pendant quinze jours. Je cherche encore le nom de cette école très connue près de l’Opéra, pleine d’Italiens (ah oui, Berlitz…), où je suis resté des jours entiers à ânonner les bases.
Le jour du départ, une voiture vient me chercher tôt le matin. Je récupère mon passeport dûment tamponné et on file direct à l’aéroport de Roissy. Me voilà envolé, en route pour le Nigeria !
Dans l’avion, il fait déjà une chaleur infernale. Moi, je voyage léger, pas trop de bagages, si bien que je me retrouve parmi les premiers devant la porte de sortie manœuvrée par l’hôtesse. Et là, dès que la porte s’ouvre, ce n’est pas le souffle frais réconfortant attendu qui m’accueille, mais une écrasante bouffée d’air humide, un truc qui vous plaque, vous mate, vous équatorise dès la sortie !
L’aéroport de Lagos est très sommaire… J’arrive au poste de douane avec mon passeport et mon anglais approximatif.
Le douanier me demande ce que je viens faire. Je bafouille : « I come to work », il regarde mon passeport, voit que c’est un passeport touristique, et hop : arrestation !
J’avais oublié, manquant d’expérience, de vérifier le type de visa qu’on m’avait octroyé. Comme un joueur de Monopoly malchanceux, je me retrouvais piégé, direct à la case prison. Bon, rien de dramatique : c’était juste un local fermé dans l’aéroport, pas climatisé, chaud à crever, mais à part ça pas trop d’ennuis. On me laisse moisir…
Mes collègues sur le chantier sachant que j’arrivais, se doutent le lendemain qu’il y a eu un problème et, le matin même, débarquent pour me sortir de là — avec le bon vieux bakchich pour le douanier. Premier jour au Nigeria, première aventure.
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À peine libéré de ma geôle aéroportuaire, mon collègue italien, qui se prépare à quitter le pays, m’embarque pour me faire découvrir le chantier au cœur de Lagos. On construisait des tunnels et surtout des ponts, juste en face du stadium, des grosses voies rapides en plein centre, avec de gros carrefours et des ponts précontraints.
Rien n’était vraiment en bon état ni en bonne voie, tout était dans une situation limite catastrophique. Comme partout en Afrique, le gros souci, c’étaient les agrégats : sable, gravier, cailloux — une galère sans nom et sans fin pour trouver des matériaux. On avait bien une carrière à Abeo, à cent kilomètres de Lagos, me dit mon Italien. Alors on y va, comme c’est la base du problème, le nerf de la guerre : nous voilà partis en 4L (j’en ai conduit des 4L !), pas pas le genre berline rutilante, mais robustes.
On prend la piste en latérite, des ravins de chaque côté, plein de végétation, une chaleur de bête…
Trente-cinq degrés tout le temps, et l’humidité dans les 98-99 %. Sur la route, voilà qu’on aperçoit une bétaillère Bedford, ces camions anglais au plateau entouré de barreaux, qui louvoie dangereusement à notre rencontre en face sur la piste ; à quelques centaines de mètres, sous nos yeux, la bétaillère, qui s’avère remplie de passagers humains, quitte la piste, fonce droit dans le ravin et s’y écrase. On s’arrête, moi, je me précipite, je veux descendre aider, il y a au fond des femmes, des enfants hurlant, pleurant, en sang…
L’italien me retient brutalement, m’enjoignant de remonter dans la 4L :
— « Si jamais d’autres voitures arrivent et pensent que c’est nous la cause de l’accident, on finit à la machette. »
Voilà… comme premier contact avec la triste réalité locale, ça se pose là et ça calme direct. Nous repartons aussitôt, sans demander notre reste.
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Plus tard, revenu sur le chantier, je remarque une pelle Poclin, une marque française de pelle hydraulique. Elle roule sur ses jantes, il ne reste pas un lambeau de pneu sur la machine. Je demande au chef de chantier : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » Il me dit qu’ils ont commandé les pneus chez Michelin, qui a un bureau à Ikeja, le grand port de Lagos. Je saute dans la 4L, fonce à Ikeja, trouve le bureau Michelin, où un Français sympa m’accueille, bien installé dans la clim. Je lui demande où sont mes pneus mince alors ? Il se marre : « Vous venez d’arriver ? » Je dis oui. Il m’emmène sur le port : des montagnes de containers… Il m’explique que mes pneus sont là-dedans, quelque part dans cet immense fatras. « Si vous arrivez à les retrouver, je vous les donne ! » C’était le bazar total, une pagaille pas croyable à ce moment-là au Nigeria.
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Nous étions sept expatriés dans la société française, moi compris. L’Italien restait avec moi. J’avais aussi un chef de chantier, un super copain, d’abord immigré au Canada, puis revenu avec sa femme et sa fille, qui vivaient sur le site. Plus tard, ma famille à moi aussi me rejoindrait. L’Italien et sa femme prenaient un étage, tout le monde se retrouvait dans cette maison à trois étages en banlieue de Lagos, dans une rue où j’ai vraiment compris ce que voulait dire « habiter le haut du pavé ». Sans tout-à-l’égout, tout s’écoule dans la rue, ceux d’en haut voient tout filer vers le bas, où la rue devient un vrai cloaque dégageant une puanteur sans nom. Tenir le haut du pavé, c’est donc vraiment un privilège. Avant, j’en connaissais juste l’expression, là, j’en ai compris le sens. Un sens… olfactif !
Autre jour, autre anecdote : une petite gamine écrasée par une voiture devant la maison, sa tête posée sur le trottoir tandis que, sur la chaussée, le reste du corps broyé, aplati comme un hérisson, n’a pas bougé pendant plusieurs jours. Seule la tête restait intacte, les yeux dévorés par les mouches. C’était atroce à voir.
Mais, une fois là-bas depuis un certain temps, on s’habitue, l’homme s’habitue à tout, c’est notre force (et peut-être aussi notre drame).
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On est en 1975, rappelez-vous. Il n’y a quasiment pas de télécommunications possibles avec la France. Pour téléphoner, il faut aller jusqu’au centre de Lagos, à la poste principale, complètement surchauffée, envahie par des expatriés et baignant, sans ventilation, dans une tabagie vous prenant à la gorge. Des opératrices avec leurs fiches à l’ancienne vous cherchent — comme elles peuvent, ou veulent — une ligne vers l’Europe. On y passe la nuit, avec un très mince espoir de succès. C’est ça, les communications nigérianes à l’époque, quasiment un jeu de hasard…
La vraie solution, ce sont les cassettes. On enregistre ce qu’on veut dire, et au premier avion qui part, on les donne soit à un collègue expatrié sur le retour, soit aux hôtesses. C’est ainsi qu’on arrive à communiquer, à raconter tout ce qu’on vit. Moi, j’envoyais mes cassettes à ma femme en lui racontant tout. J’avais tort. Un copain italien m’avait bien dit : « Ne raconte jamais en Europe ce que tu vois en Afrique, personne ne te croira ! » Il avait raison.
Ma femme, après avoir reçu les cassettes, m’a répondu : « Écoute, tu as perdu la tête. Si tu continues comme ça, je prends les enfants et je retourne chez ma mère ! »
Donc j’ai mis un bémol à ma vocation de grand reporter et les choses se sont arrangées : quelques mois plus tard, toute ma petite famille est venue me rejoindre.
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Sur place, on l’a dit, le grand problème, ce sont les agrégats, surtout le sable. Le sable, on va le chercher dans la rivière, en pirogue. Les gars descendent dans l’eau jusqu’à la taille, parfois jusqu’au menton, avec des paniers. Ils plongent, ramènent le panier plein de sable, et le vident dans la pirogue. Quand la pirogue est bien pleine, elle revient à terre, et là, j’envoie des petits camions Bedford et ce sont des femmes qui déchargent les pirogues, le sable dans des panières sur la tête pour remplir la benne du camion.
Ce sont de petits camions, des sortes de grosses camionnettes Bedford anglaises déjà tristement évoquées. Je faisais attention aux quantités de sable. J’avais un gars pour contrôler ce que j’achetais — et payais cher ! Mais, inévitablement, il fallait changer le contrôleur tous les deux ou trois jours, sinon il se faisait acheter par les fournisseurs. Il fallait bien surveiller, parce que dans le camion, ces roublards mettaient de grosses roues de secours contre les ridelles pour tricher sur le volume. C’est amusant dans un sens… c’est comme ça qu’on obtenait le sable. Au moins, on n’en manquait pas, et le sable de la lagune, avec son eau douce, était de bonne qualité pour le béton.
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Pour le moment, j’attends encore ma femme, qui doit me rejoindre. Quand on se déplace en voiture pendant la saison des pluies, tout est inondé, soixante-dix centimètres d’eau partout. On voit toujours des groupes d’enfants assis sur des tas de terre au bord de la route. Et là, on peut être sûr qu’ils ont creusé un trou quelque part, mais où ? Dans laquelle de toutes ces flaques ? Quand tu arrives en voiture, tu te retrouves planté et tous les gamins crient : « Money, money, money! »
Si tu donnes, ils te sortent du pétrin — évidemment, ce sont eux qui ont creusé le piège.
C’est le quotidien, c’est pas très grave, et même plutôt amusant si on le prend bien. Mais que faire d’autre ? Les routes sont noyées, les égouts débordent de partout.
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Nos bureaux de chantier ? Franchement, ça ressemblait à ce qu’on voit dans les films de cowboys : des baraques en bois, avec des galeries surélevées histoire de circuler au-dessus de la boue. Dans mon bureau, j’avais un comptable biafrais — il ne faut pas oublier qu’on n’est pas loin de la guerre Biafra — Nigeria, cette guerre par procuration entre Anglais et Français. Les Biafrais, c’étaient les Français, les Nigérians les Anglais ; et tout ça s’est terminé dans des famines atroces que plus personne ne mentionne… Enfin, pour ce qui était du présent et de ma petite personne, les bureaux étaient climatisés, ça allait. J’avais aussi un gardien.
La mort circulait parmi nous comme chez elle. Elle faisait partie du décor, elle était le décor…
Un matin, pour une raison quelconque, mon gardien s’est fait assassiner : poursuivi à la machette, découpé en morceaux. Quand je suis arrivé avec ma 4L, l’assassin était là, comme débranché du réel, la machette à la main. On l’a mis à l’arrière de la voiture avec deux policiers. On n’est pas au large dans une 4L ! Il gardait sa machette, les policiers à côté, moi au volant, et nous voilà partis au commissariat. Après quelques palabres, ils ont fini par laisser partir tranquillement l’assassin.
Une effusion de sang, ce n’était pas si grave, après tout ; ça faisait tellement, tellement partie du quotidien.
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Pour la construction, il fallait enfoncer des pieux dans la lagune — le sol étant extrêmement meuble. D’ailleurs, c’est là que j’ai compris pourquoi les villes africaines (et aussi sur d’autres continents) ressortent superposées dans les fouilles archéologiques. À chaque inondation, chaque catastrophe qui finit irrémédiablement par arriver, chaque fois que tout est ruiné, rasé, effondré de gravité, on reconstruit par-dessus, on remblaie et on monte d’un étage. La ville grimpe alors en altitude au fil des années.
Pour les ponts, on fabriquait les pieux sur place : on apportait nos rouleaux de tôle, une machine pour enrouler et souder, et on réalisait tous les pieux nécessaires. Dans l’attente de les utiliser, on les répartissait sur le chantier, même devant la maison des gens qui habitaient le bord de la future grande voie rapide, façon boulevards parisiens.
Évidemment, les habitants ne pouvaient plus sortir de chez eux. Ce n’était pas très grave, personne ne s’est plaint.
Les habitants étaient bloqués chez eux avec des montagnes de pieux alignés devant leurs portes, bouchant complètement l’accès. Sur la place principale — l’équivalent de la place de la Concorde à Paris — on faisait aussi des essais d’enfonçage de pieux : il fallait taper dessus et mesurer combien de centimètres le pieu descendait selon le nombre de coups. Ensuite, on laissait le pieu en plein milieu de la place. Le lendemain matin, inévitablement, une voiture qui n’avait rien vu était venue s’encastrer dedans, le chauffeur gisant la tête passée à travers le pare-brise, souvent couvert de sang et parfois mort à son volant. Imaginez la scène sur la place de la Concorde ! Mais là, c’était le Nigeria, une autre normalité, on l’a dit…
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Pour le sable, celui qui me le vendait n’était autre que le directeur de la Sûreté de l’aéroport de Lagos. Pour moi, c’était un énorme avantage, car cela me permettait d’entrer à l’aéroport comme chez moi.
Quand ma femme et mes enfants sont arrivés, grâce à ce contact, j’ai pu aller directement les accueillir à la passerelle de l’avion. Éliane est arrivée avec Alexandrine, qui était encore bébé, dans les bras. Emmanuelle, née en 73, avait alors deux ans et demi, je l’ai prise dans mes bras. Il y avait aussi Éric, dix ans, enfant du premier mariage d’Éliane qui était resté avec sa mère.
Nous sommes passés par les bureaux de la douane, il faisait nuit. En Afrique équatoriale, la nuit tombe chaque jour à six heures. C’est immuable : six heures du soir, la nuit ; six heures du matin, le jour. Et voilà qu’au beau milieu de l’arrivée, panne d’électricité dans tout l’aéroport de Lagos. On s’éclaire à la bougie. Éliane attend dans la file avec les enfants pour faire enregistrer les passeports. Moi, avec Emmanuelle dans les bras — et c’est important pour la suite — je sors par une porte annexe de l’aérogare. Je ne me souviens même plus s’il y avait vraiment une clôture autour de l’aéroport à l’époque.
Me voilà dehors sans aucun contrôle, ce qui va nous jouer des tours ensuite.
Éliane finit par me rejoindre.
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Le chantier continue, et je crois avoir réussi à organiser tout assez bien. À l’époque, le week-end, nous allions au bord de la mer pour regarder la flotte impressionnante de bateaux ancrés au large de Lagos. En septembre-octobre 1975, il y en avait environ 250 : petits cargos, cargos de 20 000, 25 000 ou même 50 000 tonnes, tous à l’ancre devant Lagos.
Vous demandez pourquoi ? Le Nigeria est un État fédéral, chaque État a son ministère, et à l’époque, forts de cette richesse que les journalistes appellent la « manne pétrolière », tous ces multiples ministères ont décidé de commander du ciment pour des projets parfois improbables et toujours problématiques. Les trafiquants du monde entier en ont profité : ils ont réquisitionné tous les producteurs de ciment de la planète, même autour de Nice, avec des usines qui envoyaient des sacs de 50 kg ou des big bags de 2 ou 5 tonnes. Et tout ce ciment a été embarqué sur des bateaux munis de leurs contrats, et tout le monde s’est retrouvé devant les ports nigérians — pas seulement Lagos, mais tous les ports du pays — avec des tonnes et des tonnes de ciment impossible à décharger faute d’infrastructures portuaires !
Quand un bateau arrive, il existe un terme bien précis que personne n’oublie dans son contrat : les indemnités de surestaries. On vous indemnise pour chaque jour d’attente, si vous ne pouvez pas décharger et tant que le bateau est là. Mais cette indemnité ne vous est payée que si le bateau finit par être déchargé.
Devant le port de Lagos, à cette époque, il y avait donc environ 270 à 280 bateaux à l’ancre, avec des équipages réduits, trois ou quatre Indiens, Pakistanais, Africains, parfois un capitaine ou un mécanicien européen. Tout le monde attendait, des mois durant, sans autorisation de venir à terre.
Pourtant, à force d’attendre, à force d’à force la tentation est là, irrépressible : un jour, un capitaine et un chef mécanicien allemands sautent à l’eau, arrivent dans la barre de la plage où nous nous baignons souvent. On voit le capitaine se noyer, le chef mécanicien aussi ; on les récupère, on réussit à réanimer le chef mécanicien par un bouche-à-bouche, mais malheureusement, pas le capitaine.
Tous ces bateaux attendent des mois devant le port de Lagos. Il arrive qu’un d’eux réussisse à entrer et décharger, mais cela ne résout pas tout :
J’ai eu des containers volés, et les voleurs sont venus me proposer directement de me les revendre ! C’est un usage du pays.
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Autre anecdote, cette fois avec Éliane. Je lui avais bien recommandé de ne pas aller dans certains quartiers, mais elle n’a pas pu s’en empêcher. Avant cela, il faut rappeler qu’elle n’arrivait pas à croire mes récits sur le Nigeria, à admettre que les histoires horribles que je racontais n’étaient pas des fantaisies que j’imaginais pour me faire mousser. C’était juste du vécu et, sans doute encore pris sous le choc et dans l’urgence instinctive de me délester des émotions accumulées, je n’évaluais même pas vraiment la rudesse de ce que je lâchais sur bande magnétique.
À présent, mon épouse fraîchement débarquée constatait chaque jour, à chaque pas au-dehors, à quel point la normalité locale était à des abîmes de la nôtre.
Un jour, peu après son arrivée, nous étions en voiture, probablement l’un de ses tout premiers jours sur place. Nous étions dans les embouteillages monstrueux, toujours avec la 4L, Éliane à côté de moi, les enfants derrière. Devant nous, une énorme bétaillère avec sur le plateau des bœufs nigérians à grandes cornes, sur la ridelle arrière deux hommes assis. Soudain, un cahot de la route et les deux hommes basculent à l’intérieur dans un remue-ménage incroyable de cornes et de cris. D’un coup, l’un est attrapé par une corne et projeté hors du camion, tombe sur le bas-côté ; exactement à ce moment-là, un autre camion arrive en sens opposé, il est écrasé sans que personne ne s’arrête ni même le remarque. Nous sommes restés, Éliane et moi, sidérés : juste une scène ordinaire là-bas. Je le répète, cela semble inimaginable, mais c’était la réalité.
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Une fois Éliane bien installée, nous avons eu une aventure saugrenue : à la maison des célibataires où nous retrouvions souvent mes deux chefs de chantier, chacun prenait une bouteille de whisky chaque soir. Le whisky coûtait cher, il fallait être attentif car on pouvait se faire vendre du thé à la place. Mon chef de chantier m’avait conseillé de vérifier tous les bouchons. Pour une caisse, nous avions donc bien contrôlé les bouchons – seulement hélas, ils n’avaient pas percé le bouchon, mais le culot de la bouteille, extrait le whisky et rempli de thé ! Au final, nous nous sommes retrouvés avec une caisse de thé hors de prix…
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Autre petite histoire d’alcool, mais avec les enfants : là-bas, il faut veiller à l’eau potable, toujours la faire bouillir. Les célibataires stockaient leur eau bouillie dans des bouteilles de gin, à cause du bouchon à vis métallique bien hermétique. Un soir, ma femme me demande d’aller chercher de l’eau pour les biberons. Je verse pour Alexandrine, qui boit sans broncher, puis pour Emmanuelle qui recrache tout. J’avais pris la mauvaise bouteille, c’était du vrai gin dans les biberons… Depuis, Alexandrine ne supporte plus l’alcool, je ne sais pas si c’est lié à cet épisode ! Souvenir d’Afrique…
Autre histoire d’eau, quand on rentrait d’Abeokuta après avoir parcouru la piste, donc tout couverts de latérite. En arrivant à la maison, une vraie angoisse nous prenait à l’idée de manquer d’eau pour la toilette du soir. Pour pallier cela, nous avions installé une citerne sur le toit de la maison.
Certes, il y avait l’eau courante arrivant au pied de la maison, mais avec une trop faible pression. Avant de pouvoir utiliser cette eau, on devait la monter sur le toit de l’immeuble. Pour cela, il fallait une pompe, et de l’électricité pour l’alimenter. Ce n’était pas toujours garanti, car les coupures étaient fréquentes. On faisait donc très attention à la réserve d’eau dans notre énorme bassine galvanisée sur le toit.
Dans les salles de bain comme sur l’évier, il n’y avait pas de tout-à-l’égout. Le plancher était simplement en pente, le carrelage aussi, et il y avait un trou dans la façade pour l’écoulement : l’eau de la douche s’écoulait directement dehors. Quand on arrivait et qu’on voyait que l’eau s’écoulait par ce trou, on savait que les enfants avaient oublié de fermer les robinets, et qu’on aurait moins d’eau pour se laver. Mais bon, ce n’était pas si grave.
On vivait très bien avec peu d’eau et peu d’électricité. On s’adaptait très bien.
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Éric allait à l’école tous les matins, emmené par un chauffeur. Il fréquentait une école franco-anglaise, mais ça n’a pas donné grand-chose. Souvent, il se baladait plutôt avec son chauffeur ; il adorait essayer de manger des kebabs, pas toujours faciles à digérer selon les boutiques…
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Sur mon chantier, je gérais pas moins de 400 gars, que je payais à la semaine. Ça représentait beaucoup de pièces de monnaie que j’allais chercher à la banque dans des sacs en jute, avec quelques billets. Mon comptable préparait les sommes à retirer la veille, et j’allais à la banque, toutes les semaines.
Un jour, j’ai eu une idée de génie qui a bien failli me coûter très cher : on va arrêter la paie hebdomadaire, on donnera juste un acompte, et on fera une seule grosse paie mensuelle en billets. Le comptable n’a pas bien compris l’idée, peut-être à cause de mon anglais. Résultat : il s’est trompé dans le montant, et il manquait presque un tiers de ce qu’il fallait pour les ouvriers. Au moment de la paie, j’ai eu une émeute : les ouvriers trépignaient et dansaient avec des barres de fer devant le chantier, mon comptable étant réfugié dans son bureau, portes fermées, avec quatre ou cinq gars dehors qui essayaient de le tuer à coups de barre à travers la fenêtre grillagée.
Il était prostré dans un coin, tandis que, moi et mon chef de chantier, le légionnaire, on tentait d’empêcher le pire avec des chaises pour seuls boucliers…
Pendant ce temps, le matin, ma femme Éliane m’avait demandé une voiture pour aller faire des courses. À cause de l’émeute, elle ne voyait rien arriver, mais elle a pensé : « il a encore oublié comme d’habitude ». Soudain, comme elle voit passer une voiture de l’entreprise, elle réquisitionne le chauffeur avec Emmanuelle dans les bras et, d’un coup, en plein milieu de l’émeute, j’ai vu arriver cette voiture avec dedans mon épouse et ma fille : là, mon sang ne fait qu’un tour. Avec mon chef de chantier, on sort, on traverse la foule qui nous menace avec des barres de fer : un faux pas, un mot, un geste, un regard et on y passait sans doute ? On a rejoint la voiture, dit au chauffeur de repartir à toute vitesse, et ouf, les voilà rentrant à la maison…
Par contre, après cette manœuvre d’urgence, on s’est tous deux retrouvés au milieu des ouvriers énervés et montant en pression de nous voir exposés ainsi, à leur merci ! On a été sauvés par un chauffeur du Bénin, francophone lui aussi, qui, un peu excité, a foncé dans la foule à notre rescousse avec son gros camion Berliet. Nous nous sommes accrochés au marchepied, imités par une dizaine d’ouvriers surexcités agrippant comme ils pouvaient les ridelles derrière ; le chauffeur a bombé sur plus de 500 mètres puis s’est immobilisé bien à l’écart, avec les gars qui étaient restés suspendus bien secoués mais indemnes.
Par chance, ce petit rodéo a suffi à doucher la rage collective, après quoi il est redevenu possible de s’expliquer. J’avoue avoir eu très, très chaud ce jour-là.
En y repensant, je remercie encore celui qui m’a accompagné face au danger, Ilya, mon chef de chantier, ancien légionnaire, qui mourra quelques années plus tard, assez curieusement, en Arabie Saoudite. C’est une autre histoire, je vous la raconterai un jour.
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Tout était délirant là-bas. Au Nigeria, la circulation se faisait à droite, mais du temps des Anglais, c’était à gauche. Un jour, ils ont d’un coup, sans préparation, décidé de tout passer à droite : imaginez sur les ronds-points, les routes… elles n’étaient pas encore aménagées dans le bon sens ; rien n’était prévu !
Un jour, je suis avec mon Italien, toujours avec la petite 4L, on s’engage dans un sens interdit, et voilà la police militaire, les pires, qui veillaient au grain et nous arrêtent. Deux corpulents agents montent à l’arrière de la voiture : une 4L, ça n’est pas large, on l’a dit. Mon Italien me fait signe de sortir le passeport, puis me montre comment glisser des billets dedans. On passe le passeport, il revient, pas assez de billets. On recommence, on met plus de billets. Le passeport revient toujours, jusqu’à ce qu’enfin les policiers descendent. Affaire réglée !
Autre scène tragi-cocasse typique de cette époque : un camion-benne transporte des ouvriers sur un bout d’autoroute, entre Lagos et la frontière du Bénin. À l’arrière, dans la benne, une cinquantaine de gars entassés et, dans la cabine quatre, cinq, six autres. Et voilà qu’un des gars dans la cabine, par inadvertance, pousse le levier qui soulève la benne à l’arrière : le camion, à grande vitesse, sème ses passagers sur l’autoroute. Beaucoup mourront, d’autres seront gravement blessés. Une scène du quotidien, incroyable mais vraie.
On nous a aussi volé une toupie à béton, retrouvée à la frontière du Tchad, ou plutôt non, juste repérée car je ne l’ai jamais récupérée…
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Pour la petite histoire, à l’époque, on passait des marchés complètement incroyables. Les entreprises européennes, et même soviétiques, vendaient tout et n’importe quoi au Nigeria. Il y avait par exemple le Black Art Festival, un festival mondial de l’art noir : ils construisaient des théâtres gigantesques, vendus par toutes les entreprises du monde. C’était vraiment monumental. J’avais passé des contrats pour livrer du sablon (une sorte de sable compact pour les fondations de route) ; deux contrats : un dans un sens, d’un point A à un point B, l’autre en retour de B à A. Sitôt arrivé, mon camion repartait avec un bon de livraison et un nouveau bon de commande, effectuant des allers-retours sans jamais décharger, toujours plein.
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Les événements me reviennent parfois de façon confuse. D’ailleurs, tout ça a fini assez tragiquement. Pour les contrats au Nigeria, on touchait une avance comme en Europe, mais en plus, il y avait 20 % sur la valeur du matériel importé. Monsieur Plisson, mon patron, très sérieux (et c’est pour ça qu’il fera faillite), avait acheté des Scrapers Caterpillar aux États-Unis pour la route Ilorine-Canon : ils sont arrivés à Lagos, j’organisais la formation des conducteurs, on les envoyait sur le site.
On avait même un contrat pour récupérer les cadavres sur la route :
Imaginez, des pistes à une voie, parsemée de ponts à une voie… On créait là-dessus des routes à deux voies, mais les ponts restaient pour un temps à une seule voie. Les conducteurs nigérians fonçaient de chaque côté, personne ne voulait céder, et les voitures s’empalaient de face au milieu du pont.
Ou alors, plus étonnant encore : deux voitures roulaient dans le même sens côte à côte, chacune sur une voie, le pont encore à une voie se présentait devant elles. Aucune ne voulait céder le passage. Au final, l’une parvenait à se glisser sur le pont, l’autre finissait dans le ravin.
Résultat : quelques dizaines de morts sur la route. Sur le tronçon de 80 kilomètres qui nous était imparti, on retrouvait en gros, je dirais, régulièrement un corps tous les dix kilomètres. C’était notre réalité. Pour la gérer (car que faire d’autre que gérer ?), on avait passé un accord avec le gouvernement : on avait construit une morgue et on se chargeait de ramasser les cadavres sur notre tronçon. Cette situation, complètement délirante mais en phase avec la normalité locale, s’était tout naturellement ajoutée à nos missions !
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Sur le terrain, nous étions bien forcés de nous adapter à tout, de trouver des « solutions » à tout — ce qui en un sens nous protégeait, car l’action permet de mieux gérer, et même digérer les émotions… Seulement, un point capital nous a échappé : nous n’avions pas pensé à ce que pouvait vivre notre entourage venu vivre avec nous sur place, qui au contraire faisait face à des émotions sans action.
L’une des épouses des membres de notre équipe n’a soudain plus supporté de voir ces scènes et, après une phase de dépression qui aurait dû nous alerter, a fini par se suicider.
Ce fut un énorme choc pour notre petite communauté. Je raconte calmement ces choses aujourd’hui. Vous ne me croyez pas, pas vraiment ? Ou tout simplement vous ne réalisez pas ce que cela a pu être, cette tranche de vie sanguinolente que j’évoque, déjà vieille d’un demi-siècle ? Vous vous dites : « C’est su passé, on n’en est plus là de nos jours, au vingt et unième siècle ?
Regardez alors… dans votre poche, sur votre téléphone portable : les scènes d’horreur à Gaza qui défilent chaque jour sur nos écrans et ne nous marquent absolument plus. Notre société les regarde froidement, presque parfois avec une certaine distance, voire un peu trop de légèreté — comme un spectacle, comme si cela n’était pas vraiment réel ! Je raconte donc cette vieille expérience africaine non pas pour le sensationnel, non pas pour critiquer en quoi que ce soit l’Afrique ni le Nigeria, mais pour rappeler que cette horreur dans le comportement des hommes n’est en rien nouvelle (et n’est pas près de disparaître).
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Pour ma part, mon histoire avec le Nigeria s’est terminée en queue de poisson après quelques (longs) mois de séjour. Une autre entreprise, bordelaise celle-là, avait signé un contrat avec le Nigeria, mais contrairement à Monsieur Plisson qui avait apporté du matériel neuf pour le chantier, eux n’avaient mobilisé que des vieux tromblons achetés au rabais, ce qui, de prime abord, nous a fait mauvaise impression, mais bon…
Quelques semaines avant Noël, notre entreprise a annoncé à toutes les femmes et enfants logés sur le site qu’on leur offrait des vacances en France pour les fêtes. Presque tout ce petit monde est donc rentré mi-décembre, sauf Éliane et les enfants, qui sont restés avec moi. Et puis, juste avant le 25, le patron a averti les gens restants : « Tout le monde rentre ! ». On abandonnait purement et simplement le chantier !
Nous avons compris ensuite ce qui s’était passé : l’entreprise bordelaise avait encaissé l’avance pour travaux, représentant une douzaine de pour cent, plus une vingtaine de pour cent pour le matériel en fin de vie livré (soit plus du tiers du budget, peut-être davantage, car ils avaient dû tricher encore plus). Ils avaient ensuite à peine entamé le travail, puis brusquement plié bagage. Le gouvernement nigérian en avait pris ombrage et, en réaction, toutes les entreprises françaises avaient été expulsées, y compris nous, qui n’étions pour rien dans cette affaire. On nous a donné 24 heures pour partir : il a même fallu abandonner nos bagages aux improbables bons soins de quelques amis non français restant sur place.
Arrivés à l’aéroport, on n’avait pas un sou en poche, rien, pas de bagages, juste nous et les enfants. J’avais Emmanuelle dans les bras.
L’avion qui nous ramenait venait du Gabon, de Libreville, un vol UTA qui faisait escale à Lagos — sans même couper les moteurs — puis repartait directement vers la France.
Au signal, les passagers de Lagos montent dans l’avion, moteurs tournants. Arrivés à l’embarquement, Éliane passe sans problème avec Alexandrine bébé et Éric. Moi, à mon tour d’embarquer, on m’arrête. Sans rien dire. Vérification, puis soudain, on me met de côté… Souvenez-vous : Emmanuelle n’était pas passée par la douane à son arrivée. Elle n’était donc pas enregistrée comme entrée au Nigeria. Donc, ils me refusaient à juste titre, mais contre toute évidence sa sortie !
Du moins je le suppose, car pas une explication, pas un mot. On a attendu, attendu, Emmanuelle dans mes bras. Éliane, dans l’avion, s’impatientait évidemment. Le commandant de l’UTA, percevant le trouble parmi les passagers, a demandé de quoi il retournait. Quand il a su la situation, il a tout de suite arrêté les moteurs de l’avion, bloquant la piste pour faire pression. Et là, longue attente sur le tarmac, jusqu’à ce que, percevant l’insistance et la résolution générale, les autorités nigérianes me laissent passer, toujours sans un mot.
Aussitôt embarqué avec ma fille, les moteurs sont repartis, l’avion a décollé, ouf ! Dans l’avion, on nous a surclassés en première, on a ouvert du champagne pour nous, grande fête inattendue… Merci au commandant de bord de l’UTA… ce fut une fin digne de notre séjour au Nigeria, tragi-cocasse.
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Notre entreprise, Plisson, se trouvait donc en faillite au Nigeria. Mais l’affaire n’était pas terminée pour moi : je n’avais pas touché mon dernier salaire. Or, quand je suis allé au siège de Plisson — rappelons-le, en faillite aussi —, ils m’ont déclaré que si je voulais être payé, je devais réclamer mon salaire au Nigeria ! La situation était absurde.
Là, j’ai eu une idée. Nous nous trouvions à côté de la place de la République, où il y a la Bourse du travail, vous savez, là où gravitent tous les syndicats, dont la CGT.
La CGT, pour moi, c’était l’opposé total de mes valeurs, mais là, leur marteau et leur faucille étaient tout juste les outils qu’il me fallait pour river son clou et couper l’herbe sous le pied à mon employeur indélicat !
Je me suis rendu à leur bureau et leur ai exposé mon souci : expatrié français, sous contrat avec une entreprise française, mais avec des papiers faisant de moi un employé au Nigeria, donc mon entreprise me renvoyait vers le pays qui m’avait injustement expulsé pour défendre mes droits.
La CGT a pris la chose très au sérieux et m’a organisé un rendez-vous avec ses avocats, place du Châtelet. Je me suis retrouvé dans leurs magnifiques bureaux, j’ai expliqué tout le dossier, et du coup, ils ont si bien agi qu’une loi nationale a été adoptée : à partir de cette époque — et en se fondant sur mon cas –, tout expatrié français envoyé pour un contrat étranger, mais par une société française, resterait couvert par ses droits nationaux en France. C’était une des premières lois de ce type, en 1976.
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Voilà pour le Nigeria… Peut-être qu’il me viendra encore quelques anecdotes à l’esprit. Ah, oui, quand je suis arrivé, c’était en pleine révolution de Gowon : tout le monde en France croyait que j’étais mort là-bas, tant les combats étaient sanglants et l’horreur imprévisible, omniprésente.
Devant le palais présidentiel, je me souviens de gardes paresseusement appuyés sur leur fusil ; l’un avait une main sur l’embouchure du canon. Le remarquant, un de ses camarades, pour rigoler, a tiré sur la détente, lui faisant sauter plusieurs doigts dans un petit geyser de chair et de sang. Une scène « amusante » — typique de l’humour local des années 70.
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Des années plus tard, ma fille Emmanuelle a grandi et prépare Sciences Po à Aix : alors qu’elle est déjà ingénieure, elle suit un cursus supplémentaire à Sciences Po et, pour un exposé en équipe, se voit attribuer un sujet… sur le Nigeria.
Je lui propose de l’aider et commence à décrire la situation nigériane telle que je l’ai vécue et viens de vous la raconter. Elle me dit : « Papa, on ne peut pas écrire tout ça, personne ne va l’accepter ! » Sa coéquipière veut encore moins entendre et rapporter un tel récit. Malgré tout, elles finissent par garder une grande partie de ce que j’ai raconté sur le Nigeria, ce qui leur vaut… la meilleure note jamais donnée dans la matière à Sciences Po, la note maximale.
Comme quoi, quand la vérité finit par sortir du puits, sa nudité éclipse tous les costumes !
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